"Il faut cultiver cette différence"

Après des débuts comme formateur à Amiens à l'issue de sa carrière de joueur, Manu Pires est ensuite passé par le centre de formation de l'OGC Nice où il s'est occupé des différentes catégories d'âge avant d'en être à la direction. Un poste qu'il occupe aujourd'hui à la tête de l'Academy de l'AS Monaco.

Ancien joueur professionnel, formé à Lille, Manu Pires a découvert très tôt les joies du rôle d'éducateur. Un état d'esprit qui l'a accompagné tout au long de sa carrière de joueur et qu'il a transformé en métier après sa retraite sportive. Coach principal à Laval après avoir fait ses débuts au Red Star, il est finalement revenu à la formation.

Pourquoi vous être orienté vers la formation ?

Depuis tout jeune j'avais cette fibre-là. Lorsque j'étais au centre de formation du Losc dans les années 80, j'étais âgé de 15-16 ans et j'avais à charge d'une équipe de jeunes, dont je m'occupais le mercredi après-midi. Ça m'avait vraiment plu. Je me suis vite renseigné sur les diplômes et dès que j'ai eu l'âge, je me suis engouffré dans cette idée là. Je me suis aussi blessé au genou et j'ai vite compris que ça allait écourter ma carrière, qu'il me faudrait un travail et c'est ça qui m'est apparu. René Marsiglia finissait sa carrière de joueur à Amiens et y démarrait celle de formateur. Il m'a demandé d'arrêter de jouer et de le rejoindre, car lui basculait chez les pros et ils avaient besoin de quelqu'un à la formation.

Ce qui vous plaît dans ce rôle de formateur ?

Le retour qu'on peut avoir, des familles ou des garçons. L'écoute des garçons aussi, même si ça a un peu changé depuis, mais c'est vrai qu'à l'époque, j'ai commencé avec les 17 ans, et quand on veut bien faire son métier, il y a beaucoup d'écoute et les garçons répondaient parfaitement à nos exigences, à nos plans de jeu. On était considéré à l'égal de leurs parents, parce qu'on avait une vraie responsabilité. J'étais jeune parent à l'époque et je me suis rendu compte que j'en avais 25 qui m'attendaient tous les matins au centre de formation et il fallait assurer. 

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Qu'est-ce qui a le plus changé entre vos débuts et aujourd'hui ?

Beaucoup de choses. Au niveau de la communication, elle était moins importante. Les joueurs faisaient du football pour le jeu, ils aimaient le jeu. Mes premiers joueurs que j'ai eu au centre à Amiens, on avait des discussions de football, c'est pour ça qu'ils avaient les yeux grand ouverts le matin, c'est parce qu'ils étaient là pour apprendre le football. Je vais vous raconter une anecdote. Quand j'ai été recruté par le Losc, je suis monté avec ma maman pour signer mon contrat. Ma mère ne savait pas ce que c'était et on lui explique que je vais être salarié du club. Elle ne comprenait pas et là, la personne du club lui explique que je vais toucher de l'argent. Et ma mère dit, "mais mon fils va toucher de l'argent pour jouer au football ?" Je regarde ma mère et je ne savais pas que j'allais gagner ma vie. Ma mère ne savait pas qu'elle allait signer un contrat pour que son fils gagne sa vie en jouant au foot. Aujourd'hui c'est impensable. Mais il reste encore des passionnés de vrai football et c'est aussi pour ceux-là qu'on s'accroche.

Que retenez-vous de vos parcours de formateur et entraîneur ?

Il ne faut absolument pas se garnir de certitudes. Il ne faut pas penser qu'on est bon, qu'on détient une méthode, qu'on est meilleur que l'autre, que ce qu'on fait est mieux que ce font les autres. Parce que penser ça, c'est déjà être moins bon. Avec l'âge, aujourd'hui, j'ai beaucoup plus d'ouverture d'esprit, à ce qui se passe, à tous les footballs, aux différents moyens d'entrer en communication avec les joueurs. Au fait de sortir le joueur d'un collectif pour en faire un individu. Avant, dans ma pédagogie, je parlais à tout le monde de la même manière, et je ne comprenais pas pourquoi ça marchait avec certains et pas avec d'autres. 

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Il faut savoir adapter son discours en somme. 

Oui, à une époque, il suffisait que le papa lève le petit doigt pour qu'on s'exécute. Aujourd'hui, il y a beaucoup de négociations (rires). Pour les faire courir, leur faire faire des efforts, il faut négocier. Donc, soit on accepte et on évolue, soit on n'accepte pas et on ne progresse pas en tant qu'éducateur ou formateur. Il faut se mettre en tête que chaque joueur est unique et qu'il a des qualités, qu'il faut faire en sorte de développer au maximum, et lui les développera grâce à votre pédagogie. C'est une pédagogie individualisée, mais dans un collectif. Avant on entraînait une équipe, maintenant on forme le joueur. Je suis persuadé qu'il faut profiler un joueur afin d'avoir la bonne méthode de management pour qu'il s'exprime au maximum. Il faut évoluer parce que le monde, la société, évoluent. Il faut avoir une culture de réflexion, de recherche, de travail. Il faut que nous, formateurs, travaillions pour les joueurs. J'ai vu trop de formateurs qui ne travaillent que pour eux et pour avoir des titres en sacrifiant des générations.

Comment définiriez-vous la bonne formation ?

C'est d'utiliser les joueurs au bon poste, déceler rapidement leurs forces, à un ou deux postes dans lesquels ils vont sortir. Insister sur la qualité du joueur, ses points forts et les faire travailler davantage sur leurs points forts. Il faut optimiser cela car c'est là-dessus qu'on va se détacher des autres, qu'on va avoir notre propre identité. Et surtout ne pas en faire des joueurs communs avec un stéréotype. Il faut cultiver cette différence entre les joueurs et l'améliorer. Il faut aussi savoir mettre les joueurs en difficulté, au niveau du jeu, afin de ne pas les installer dans une forme de confort. La formation, c'est développer les points forts et l'intelligence des joueurs. 

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L'intelligence de jeu, comment la fait-on travailler aux jeunes ?

C'est de travailler sur l'endurance, sur des gestes quand on démarre un match avec une forme de fraîcheur, comme demander le ballon dans des zones difficiles, ce qui demande beaucoup d'intelligence de déplacement, de contrôle, de prise d'information à la 5e minute, il faut aussi le faire à la 85e minute. Après il y a un contexte de match à prendre en compte, mais il faut développer l'intelligence dans un état de fraîcheur, de semi-fatigue et de fatigue, et encore plus dans un état de fatigue car le joueur va devoir alors travailler un peu plus sur son cerveau, être plus intelligent sur l'aspect tactique parce qu'il y a une déperdition physique. L'intelligence se développe à travers la vidéo, qui est de plus en plus utilisée, de l'entretien individuel et du travail tactique individualisé. Il faut aussi regarder ce que font les grands entraîneurs et formateurs, comme Guardiola, Klopp, Mourinho, Allegri, Sarri, Deschamps. Tous ces grands penseurs ont une méthodologie et une façon de travailler. Inspirons nous d'eux.

Les anciens joueurs de club sont souvent présents dans les staffs d'équipes pro ou des centres de formation. Quelle importance cela a à votre avis ?

C'est presque fondamental. C'est aussi une aubaine pour les coaches en place d'avoir des joueurs qui ont eu de belles carrières pour être les témoins d'une méthode, d'un geste technique, d'un placement, d'un discours. On arrive à un âge où les jeunes ne nous connaissent pas en tant que joueur alors qu'ils peuvent peut-être connaître des garçons comme Gaël Givet (adjoint U19) ou Sébastien Squillaci (adjoint U17), qui étaient encore sur le terrain il n'y a pas si longtemps. Ça a un poids important chez les joueurs comme pour le coach, qui s'appuie réellement sur l'adjoint, car aujourd'hui le travail d'adjoint n'est pas péjoratif, il est très important. Je suis bluffé par l'humilité de ces joueurs, notamment ici, avec des internationaux qui ont été dans de grands clubs et qui ont été formés ici. Ils sont la mémoire du club. 

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René Marsiglia, mentor et ami

"L'importance de René dans ma carrière a été fondamentale. C'était mon pilier. On avait exactement les mêmes conceptions du football, sur le plan de la rigueur, du plaisir, du jeu, on était sur la même longueur d'onde, et on pouvait ne pas comprendre certains autres qui étaient très fermés sur des schémas bien précis. On était presque des frères de jeu. On avait aussi les mêmes concepts de formation, avec cette idée de don pour l'équipe, pour les joueurs, celle de s'effacer derrière les joueurs.Il m'a appris cette forme d'humilité, c'est d'ailleurs lui qui m'a repris quand j'avais un peu trop de certitudes, pour me montrer qu'il y avait d'autres footballs, d'autres approches. Quand j'étais formateur, on avait des échanges permanents. C'est lui qui m'a fait venir à Nice et ça a été une grande réussite. On y a fait un travail colossal, tout en cherchant le moyen de développer la formation et la préformation. Il m'a aussi appris à me méfier de ces personnes qui ne sont pas "comme nous", qui sont malveillantes, qui cherchent à travers le football l'argent, un poste, à utiliser les joueurs. Il m'a à nouveau beaucoup aidé quand mon aventure là-bas s'est terminée. C'est à lui que j'ai demandé conseil avant de rejoindre le Red Star. Quand j'ai repris l'équipe, on a souffert ensemble car c'était difficile (le club est descendu en national). Et ensuite, malheureusement, il nous a quitté. Et il laisse un grand vide… "