Maryse Ewanje-Epée : "Cette grande gueule, ce n'était pas moi"

Dix-sept fois championne de France de saut en hauteur (en salle et en plein air) dans les années 80-90, Maryse Ewanje-Epée a ensuite plongé avec succès dans le domaine des médias. Sur RMC, elle affiche ses convictions avec aplomb et défend le sport féminin. Sans pour autant se cantonner à un rôle d'aboyeuse.

Quelques minutes avant de participer au "Moscato show", avec un invité nommé Mike Tyson, Maryse Ewanje-Epée nous a rejoints. Sur un coin de table du Grimaldi forum, l'ancienne athlète au port altier a livré sa vision des choses avec clairvoyance et détermination. 



Se faire une place dans les médias sportifs en étant une femme est-il complexe ?

Pour moi, ça s'est fait naturellement. Le journalisme était un métier qui m'attirait depuis que j'étais gamine, pas une reconversion par défaut ni un hasard. J'ai suivi les cours du CFJ (Centre de formation des journalistes), je parlais plusieurs langues. Ma carrière sportive m'a ouvert des portes, c'est sûr. Et je me suis rendu compte assez rapidement qu'il ne fallait pas que je les laisse se refermer. Il fallait assurer, parce qu'il y avait beaucoup plus d'attente sur moi. Dans ce domaine qui reste très masculin, j'avais beaucoup de choses à prouver.

Votre arrivée sur les ondes de RMC, en 2003, a-t-elle changé la donne ?

Pas vraiment au départ. Certes, il fallait rebondir sur tous les sports, surtout pour tenir tête aux hommes. Mais ce qu'ils recherchaient avant tout, c'était ma personnalité. J'ai mis du temps à l'accepter, parce que je n'avais pas une vision très nette de cette personnalité. Au début, c'était même douloureux. Parce que les gens me percevaient comme une femme forte, une grande gueule, un peu la "nana mec". Mais cette grande gueule, ce n'était pas moi, ça ne correspondait pas à ce que j'étais dans la vie. J'avais du mal à faire le lien entre ces deux facettes, j'ai failli arrêter. Et un jour, j'ai compris qu'on n'avait pas besoin d'être vraiment soi pour bosser. J'ai une personnalité de radio et une autre dans ma vie privée, où je suis douce, maternelle. Disons qu'aujourd'hui, j'ai plus de sérénité par rapport à ça.

Pensez-vous que l'on soit encore plus exigeant avec les femmes qui traitent le sport dans les médias ?

Pour l'instant, oui. Il suffit de voir le fonctionnement des télévisions : on demande aux filles d'avoir moins de 35 ans, d'être belles comme des Miss météo, d'être brillantes et de mettre les autres en valeur. Malgré tout, aujourd'hui, on arrive à avoir des femmes qui ne sont pas que des faire-valoir. Il y en a qui ont tout et qui mériteraient d'avoir leurs propres émissions. Certaines y sont parvenues, comme Nathalie Iannetta et quelques autres.

De votre côté, vous avez pris l'habitude de batailler auprès d'un "poète" comme Vincent Moscato…

C'est sûr que c'est parfois très testostéroné, avec des mecs qui surjouent le machisme. C'est indispensable d'apporter une autre vision. Mais ce n'est pas qu'un jeu, il faut aussi amener des infos différentes. Quand je suis entrée à RMC, c'était une radio qui devait avoir un public à 95% masculin. Aujourd'hui, si on veut conquérir de nouvelles parts d'audience, sur une station qui n'a fait que progresser depuis dix ans, il faut aller chercher les femmes. Et je pense qu'une femme parle différemment de sport, elle adopte un autre point de vue.

Vous sentez-vous responsable de la promotion du sport féminin à l'antenne ?

Je ne vois pas ça comme une responsabilité, ça me semble évident, je ne me force pas. Après, c'est vrai que je reçois n'importe quel type de demandes. Je fais aussi mes choix en fonction de ce que j'aime.

L'an dernier, vous avez animé les débats des États généraux du sport féminin. Qu'est-il ressorti de ce rendez-vous ?

Il en est ressorti un livre blanc, des rapports plus rapprochés avec l'État et avec le CSA (Conseil supérieur de l'audiovisuel), les 24 Heures du sport féminin. Cela a également permis l'arrivée de certains programmes sportifs féminins sur les chaînes de la TNT. Aujourd'hui, l'offre média est beaucoup plus grande qu'il y a 20 ans. Il n'y a aucune honte à être diffusé sur la TNT. Quand on voit les records d'audience que France 4 a fait avec la Coupe du monde de football féminin ou avec le rugby, on est ravi.

Vous avez déclaré qu'il faudrait instaurer la "discrimination positive" concernant la diffusion du sport féminin à la télé ou la présence des femmes dans les rédactions…

Je pense qu'il faudrait en passer par là, même si je fais un pas en avant, un pas en arrière sur ce sujet. J'ai toujours des doutes. Imposer des choses, c'est bien. Mais si on ne montre pas du haut niveau, ça ne servira à rien. Par contre, il me semble capital que les phases finales des grands championnats, qu'ils soient masculins ou féminins, soient diffusées sur les grandes chaînes nationales.

Trouvez-vous les critiques envers les performances féminines plus dures ?

Non, au contraire. Il y a plus d’indulgence. À chaque fois, on les trouve géniales. À la Coupe du monde de rugby, les Françaises se sont un tout petit peu ratées sur la demi-finale et les critiques ont été très douces, encourageantes. On était content de les voir arriver à ce niveau et elles ont surpris les gens. Ce traitement différent, ce n’est pas une bonne chose.

Dans des disciplines plus médiatiques, la donne est différente…

Oui, parce qu’il y a quand même des stars dans le sport féminin. En France, on a eu Marie-Jo Pérec, Laura Flessel, Laure Manaudou… Avec ces stars qu’on consomme, qu’on aime, puis qu'on rejette, on va être très dur. Quand ça n’allait pas pour Laure, les critiques sont devenues méchantes, presque sexuées. Et à un moment, on parlait plus de sa plastique que de ses performances. Ce n’est pas admissible non plus.

Ce regard peut-il changer ?

On ne peut rien y faire. Le sport féminin, c’est très difficile. Une fille très performante, si elle n’entre pas dans les critères de beauté attendus par les spectateurs, elle sera moins exposée qu’un homme, c’est évident. Ce n’est pas qu’une histoire de beauté, il y a aussi une notion de charisme. Au judo, Teddy Riner est une superstar. Pour moi, l’autre superstar, c’est Lucie Décosse, qui n’a pas le cinquième de l’exposition de Teddy. Parce qu’elle est plus discrète, moins voyante. Beaucoup de femmes arrêtent parce qu’elles n’ont pas assez de revenus pour vivre. Elles ont des familles, des maris. Elles doivent finir par faire un choix.

À ce propos, planifier et gérer une grossesse est-il vraiment différent pour une athlète ?

Pas forcément. C’est toujours un sujet compliqué dans le milieu du travail. Quand j’ai été reçue pour mon premier poste, j’avais déjà deux enfants. On m’a dit : "J’espère que vous n’en aurez pas d'autres". J’ai répondu que j’en voulais trois ou quatre et mon patron ne m’a pas crue. Finalement, j’ai été virée lorsque je suis tombée enceinte du quatrième. Dans la vie, il faut faire des choix. Mon premier enfant, je l’ai eu pendant ma carrière. C’était délicat, mais je n’ai jamais regretté.





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