Isabelle Demongeot : "On n’a pas terminé le travail qui avait été commencé"

Isabelle Demongeot, ancienne numéro deux du tennis français, est venue témoigner de sa douloureuse expérience (voir encadré) hier, lors du colloque organisé par le Comité départemental olympique et sportif des Alpes-Maritimes. Avant qu'elle prenne la parole, nous l'avons rencontrée.

Où en est la lutte contre le harcèlement dans le sport ?

On n’a pas terminé le travail qui avait été commencé par Roseline Bachelot avec ce plan de lutte, dont j’ai fait partie, contre les abus sexuels. A partir de 2007 et jusqu’en 2009, ça a été très actif. Il y a eu de très bonnes choses de faites, j’ai rencontré des gens très concernés par cet aspect-là. Ça a été une forme de thérapie pour moi. Je l’ai fait pour aller mieux. Pour rencontrer des gens et comprendre un peu mieux ce qui s’était passé aussi, parce que j’étais encore en traitement. 

Ce plan est-il toujours d’actualité ? 

Depuis quelque temps, j’ai vu un certain nombre de ministres, ils passent vite et c’est compliqué. À un moment donné, j’ai demandé à Rama Yade (secrétaire d’Etat aux sports de Juin 2009 à novembre 2010) où on en était, et il n’y a pas vraiment eu d’écho. Elle s’était même un peu emportée en me disant qu’il fallait faire confiance aux gens du ministère qui allaient continuer de faire vivre ce plan de lutte avec la sensibilisation, la prévention, etc. Je trouve que ça doit toujours être plus ou moins porté par une dynamique. Et à mon goût, cette dynamique n’y est plus. On est allé vers les Creps, les centres sports études de haut niveau, mais on n’a pas touché les clubs, les dirigeants, ni les parents. Je suis sûre que si vous leur demandez s’ils connaissent la procédure au cas où il arriverait quelque chose à leur enfant, rares sont ceux qui sauraient comment réagir. 

C’est un regret ?

On a un peu loupé ça. Une affiche a été envoyée à tous les clubs, mais je ne l’ai jamais vue affichée. Simplement parce qu’un dirigeant qui reçoit ça, ça lui fait peur, et il se dit qu’il ne va pas la mettre. Il faut sensibiliser les parents et les dirigeants. Ils se doivent d’agir. Pendant la procédure, des parents m'ont appelée. Leurs enfants étaient entraînés par cet homme (Régis de Camaret), et n'arrivaient plus à jouer leur tennis. Ils me demandaient de lui pardonner et de le faire sortir de prison. C'est extrêmement grave. Il faut que les parents prennent conscience de tout ça. 

Vous continuez ce combat ?

J’avais toujours envie de faire quelque chose et certains ministres m’ont déçue. Mais dernièrement, j’ai été contente de ma rencontre avec Najat Vallaud-Belkacem (ministre de l’Education). Je me suis dit, avec le droit des femmes, on va pouvoir faire un super truc. Je suis sortie de ce rendez-vous très heureuse, et puis on l’a déplacée à l’Education. Mais je me dis que ça peut être bénéfique, parce que c’est quelque chose qu’il faudrait positionner dès le plus jeune âge. Elle pourrait se lancer là-dedans. Je l’espère en tout cas. Maintenant, je me demande si je vais passer ma vie à m’impliquer là-dedans. Je suis désormais heureuse, mariée, et je suis maman depuis 4 jours d'une petite Chloé. 

Vous avez tout de même répondu présente ce soir (hier) ?

J’ai des difficultés à dire non quand on me sollicite. Je le fais parce que ce n’est pas loin de chez moi. Je me dis que si on peut encore transmettre certaines choses et aller plus loin dans la prévention, c'est important. Pour moi, il y a eu 9 ans de viol et 9 ans de procédure. Beaucoup de ces femmes (également agressées par Régis de Camaret) étaient prescrites et avec les deux parties civiles, ça a été un parcours du combattant. Je me dis qu’il faut être un peu connue aussi pour faire avancer les choses. Pour moi, ça n’a pas été une partie de plaisir ce que j’ai fait avec la presse, contrairement à ce qui a pu se dire. C’est toujours délicat d’en parler. Ça fait partie de la guérison, mon livre m’a beaucoup aidée à sortir des choses. Mais c’est en nous, ce sera toujours en nous. Et le trauma sera toujours réactivé, quoi qu’on fasse. 

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Le harcèlement est-il très présent dans le sport ?

Il y a différentes sortes de harcèlement. Un jeune garçon qui rate un but important va se faire bizuter dans les douches, ça peut aller très vite. L’entraîneur qui a une emprise surdimensionnée sur sa joueuse. Celui qui vous amène à penser qu’il est le seul et l'unique, et que si on le quitte ça ne va plus marcher. Il faut garder sa place, et une certaine distance. Il y a eu de belles histoires, mais il y a quand même une limite à ne pas dépasser. 

Le harcèlement touche-t-il plus les filles que les garçons ?

Non, parce que sur l’enquête qu’on avait pu faire à l’époque, il y avait pas mal de garçons qui étaient touchés, notamment dans le Judo. On ne se rend pas compte de l’emprise qu’il peut y avoir, au quotidien, minute par minute. Après on se rend compte qu’on ne maîtrise ni ne contrôle plus rien. 

Quels sont les sports les plus touchés ?

Franchement, je ne saurais dire. On a pensé que dans les sports d’équipe il y aurait moins de gens touchés parce qu’on est en groupe, mais finalement non. Le groupe peut se focaliser sur une individualité. Dans le tennis, il y a beaucoup de solos, un entraîneur et une joueuse, avec déplacement et hôtel. C'est comme ça que ça s’est passé pour nous. Mais ça ne se fait plus, grâce à ce qui a été mis en place en 2007 (interdiction aux entraîneurs de partager la même chambre que les joueurs et joueuses). Mais ça arrive encore, comme récemment*, donc il faut aller dans les clubs pour alerter et faire ces démarches-là. Il est nécessaire de responsabiliser les gens qui entourent le ou la sportive. Il ne faut plus que les gens aient peur. Je comprends que ça effraie au départ, mais si l'enfant vient voir un parent en lui disant ça, il faut le croire.


* Andrew Geddes, entraîneur de tennis du Levallois Sporting Club est accusé depuis mai dernier de 4 viols sur mineurs. Il en a reconnu un. L'instruction est toujours en cours. 

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C'était en février dernier. Et c'est la première fois que l'ancien entraîneur et bourreau d'Isabelle Demongeot a "demandé pardon", comme l'a expliqué la Tropézienne sur la scène du musée de la photographie de Nice. Il a écopé de dix ans de réclusion. Pendant 9 ans, il a sévit sur l'ancienne numéro 2 du tennis français, avant qu'elle ne sorte de son emprise. Mais elle ne fut pas la seule, puisqu'elles étaient 22 prescrites, et deux jeunes femmes étaient partie civile. Un combat qui a duré 9 ans pour Isabelle Demongeot, mais qui n'aura pas été vain. Celle qui est aujourd'hui mariée et récente maman d'une petite Chloé va mieux. Le : "On a réussi" exprimé par Isabelle Demongeot à la fin de son allocution marque l'épilogue de cet oppressant passage de sa vie.