Rêver d'exister

Angelo Spataro est le directeur technique du taekwondo monégasque. Il est aussi un champion de karaté, les deux disciplines étant très proches. Vainqueur de coupe du monde, il transmet son savoir depuis plusieurs décennies. Artiste accompli, parfois philosophe, il est avant tout un ''joli cœur''*.

Angelo Spataro est un sacré personnage. Pour qui connaît un peu le bonhomme, cette affirmation devrait le faire sourire. Lui aussi d'ailleurs. Lorsque l'on tape son nom sur internet, Jean-Claude Van Damme lui est souvent associé. Il faut dire que tous les deux se sont affrontés il y a de nombreuses années. Et Spataro en est sorti vainqueur. Un épisode parmi d'autres qu'il évoque avec le sourire lorsqu'on le lui demande. Un épisode parmi d'autres dans une vie qui en compte beaucoup. Profondément humaniste, au sens philosophique du terme, l'enseignant de taekwondo a mis la transmission au cœur de sa vie depuis de nombreuses années. 

Cette transmission passe aussi bien par les arts martiaux, qu'il enseigne également en Asie, que par l'art, qu'il pratique à travers la peinture et l'écriture. Des éléments indissociables d'Angelo Spataro, et ce depuis ses plus jeunes années. Doux rêveur, champion aguerri, celui qui a écrit que "l'on vient de quelque part pour aller ailleurs" continue de vivre ce rêve né alors qu'il n'était encore qu'un gamin de Charleroi, en Belgique. Celui d'exister.

Petit oiseau

Pour les Spataro, la vie n'a pas toujours été agréable. Famille sicilienne ayant choisi la Belgique comme point de chute, les premières années et l'enfance du jeune Angelo ont connu leur lot de moments délicats. Et, très vite, le petit dernier d'une fratrie de cinq enfants a trouvé le moyen de s'évader. "Enfant, j'étais pas mal livré à moi-même. Après l'école, j'allais traîner avec quelques copains dans des bosquets. Et ma grande passion à l'époque, c'était d'y retourner seul et de jouer avec les oiseaux." Les oiseaux. Les animaux. Des éléments récurrents dans les dessins et peintures d'Angelo. C'est d'ailleurs en étant apprivoisé, attiré, tel un oisillon qu'il a découvert la discipline dont il serait un champion une dizaine d'années plus tard. A l'époque, les arts martiaux ne sont pas encore aussi démocratisés et le judo est la référence. Mais le coup de foudre sera immédiat.

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"Pour moi, le karaté, c'est mon enfance. Je suis entré dans les arts martiaux en comprenant qu'il ne fallait pas trop traîner avec les copains de la rue. Là où j'allais jouer avec les oiseaux, il y avait une vieille salle avec quelques personnes. Ils pratiquaient un karaté de primates qu'ils avaient appris en regardant des photos. Et à force de me voir passer, ils m'ont ''attiré'' et c'est comme ça que j'ai débuté les arts martiaux, avec 2-3 adultes qui m'ont pris sous leur aile".  Pas franchement bagarreur, protégé par son grand frère qui, lui, "n'hésitait pas à rentrer dans tout ce qui tournait autour d'Angelo", ce petit rêveur répète ses gammes et apprend à la dure. "On cognait fort en ce temps-là et quand on bloquait c'était pareil. Lorsque le prof disait d'y aller, on y allait, et c'était au tibia ou à l'avant-bras. A la fin, j'étais en béton, incassable", glisse-t-il, rieur. 

Avec l'arrivée de Bruce Lee sur les écrans du monde entier, le pied-poing, alors symbolisé par le karaté, se démocratise. L'équipe de France remporte son premier championnat du monde en 1972. C'est au même moment qu'Angelo intègre un club de Charleroi, "là où je suis entré dans un club technique". En ce temps-là, pas de catégorie de poids. Et très vite, le gamin devenu ado performe. "J'ai toujours ressenti une forme de rage en moi au moment de combattre. Ça a été pareil sur ma première compétition de haut niveau. J'ai ensuite su tempérer ça et l'utiliser stratégiquement." 

Apprentissage, indépendance et voyage

Sa victoire en coupe du monde lui a d'ailleurs permis de rencontrer le roi de Belgique. Un honneur pour le gamin de Charleroi devenu alors l'un des meilleurs combattants de son temps. Ses performances sportives lui ont aussi apporté au niveau extra-sportif. "Le karaté m'a permis de m'ouvrir sur le monde. Ça m'a donné une certaine confiance en moi lorsque j'étais enfant. Je me suis élevé en apprenant des autres, notamment grâce au sport. Grâce à mes résultats, je me suis retrouvé attablé avec des gens intellectuellement élevés et je me suis inspiré d'eux, j'ai puisé auprès d'eux." Des victoires également construites par certains voyages, notamment en Asie, où l'art était prépondérant.

"À 17 ans j'étais déjà en Asie. Et ce n'était pas l'Asie d'aujourd'hui. Les maîtres au Japon m'emmenaient voir des fleurs, des maîtres de bonsaï, chez des types qui tiraient à l'arc, j'ai été baigné là-dedans grâce aux arts martiaux." S'il a su emmagasiner les choses, Angelo Spataro ne s'est cependant pas éternisé dans la voie des compétitions. "J'ai découvert que je n'aime pas trop répéter les choses. Mes copains voulaient tout gagner, être 10 fois champion du monde, etc, mais moi non, c'était le plaisir de combattre, d'être avec eux. D'être le plus fort sur le moment, oui, mais après je voulais passer à autre chose." Après son départ de Belgique et un passage par la Corse, Angelo débarque à Monaco, où il enseigne le karaté (avant de passer plus tard sur le taekwondo) et continue un temps la compétition. 

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Puis viennent les stages qu'il distille à travers le monde. Et la découverte du Népal, son point d'équilibre, en 1992. "J'étais en stage en Nouvelle-Calédonie quand des copains m'ont parlé du Népal, où il y avait pas mal d'arts martiaux et peu d'argent. Ils m'ont demandé de donner un coup de main." Angelo ne refusant pas de tendre la main, direction le territoire de l'Himalaya. Et la découverte du Népal fut comme une révélation pour Angelo. A tel point qu'il y retourne chaque année. "Le Népal, c'est ma stabilité. J'ai trouvé un équilibre social à Monaco, ce qui m'a permis d'arrêter le reste et de vivre ma passion des voyages avec le Népal et le Vietnam. Et mettre en place cette idée de rendre à des gens dans le besoin."

L'art et la transmission

Rendre. C'est l'un des leitmotiv d'Angelo aujourd'hui encore. Une envie, un besoin, dont l'origine se trouve dans l'histoire personnelle du bonhomme. "En fin de compte, je me sens toujours en dette. Quand tu pars tellement bas dans la vie, dans mon cas, ce que je ressens, c'est que toute cette histoire d'enfance, d'animaux, les arts martiaux, tout ça se tient et c'est une forme de dette, et je ne peux pas le vivre autrement, même si j'essaye. Ça ne me travaille pas, mais depuis le temps que je vois comment je fais, même quand je vais au Népal, je me rends compte que j'ai besoin de donner." Cette transmission passe avant tout par le sport, dans le cadre de ses enseignements, à Monaco comme en Asie. Et voir aujourd'hui d'anciens élèves prendre le relais est l'une des choses lui tirant systématiquement sourire et étoile dans les yeux. Mais Angelo a trouvé un autre moyen pour transmettre. Pour faire passer des idées. L'art. Et ce depuis le plus jeune âge. 

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"Quand j'étais gosse, à l'école, je dessinais pas mal. C'était soit des animaux, soit des mouvements de karaté, je le faisais pour moi. C'était aussi un moyen de m'évader. Mais le tournant, c'est quand, au-delà de le faire pour toi, tu t'en sers aussi pour faire passer des messages. Et quelque part, ça tient aussi de ma nature d'enseignant. Tout est lié." Peinture, écriture, au travers de son personnage ''Joli cœur'', Angelo délivre des messages de paix et de réflexion. Mais aussi de continuer d'avancer au quotidien. "La peinture, l'écriture me permettent de continuer à me réaliser. Certains de mes copains veulent toujours être champions. Moi ça ne m'intéresse plus. Ce n'est pas une façon d'abandonner, mais je trouve autre chose qui vient compléter ce que je fais." 

De quoi lui permettre de continuer, aussi, de vivre et réaliser ce rêve de gosse. "Quand tu ne rêves plus, tu es foutu. Dans mon grandissement personnel, mes rencontres ont été faites grâce au sport, mais de mon côté je l'ai aussi rendu. Il ne faut pas oublier d'où on vient, ce que la vie nous a donné, et, déjà, la vie t'a donné la vie. Après il y a des mauvais moments, bien sûr, mais ce n'est pas pour ça qu'il faut se lamenter et se venger sur les autres, il faut rester constructif. Et j'ai des copains dans le monde entier qui ont un peu le même profil que moi, qui se sont reconstruits en devenant champions." Des gens qui, comme Angelo, viennent de quelque part pour aller ailleurs. Et qui, encore aujourd'hui, continuent leur chemin.


* Article issu du CSM n°50

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