"Un jour, je ne prendrai pas la bonne décision"

Aventurier de l'extrême, l'explorateur sud-africain (et suisse), Mike Horn, était de passage à Monaco dans le cadre d'une conférence qu'il animait pour la Société Générale Private Banking. Avant de monter sur scène, il s'est attablé près d'une heure pour parler de ses explorations, de ses exploits et de la vie, tout simplement.

Rencontrer Mike Horn, c'est l'assurance du voyage, du dépaysement. Même autour d'une table du Fairmont. L'accent aide, le récit encore plus. Souriant, disponible, drôle mais aussi grave par moments, l'ancien des forces spéciales d'Afrique du Sud a pris le temps, glissant au passage son attachement à Monaco. "J'aime beaucoup la Principauté. Le Prince est très gentil de m'accepter. Je ne suis peut-être pas le meilleur des ambassadeurs, mais je pense amener quelque chose de sincère à chaque fois que je rentre. Avec le Yacht club, ils me soutiennent, mais d'un point de vue amical, pas financier. C'est quelque chose de vrai, de profond, de sincère et revenir voir ces personnes qui me soutiennent avec le cœur fait qu'on est presque chez nous quand on arrive."

Où en êtes-vous de votre projet "pole to pole"* (voir encadré) ?

Mon bateau était à Hong-Kong, où je vais le rejoindre. C'est actuellement l'hiver dans l'hémisphère nord, et j'ai prévu d'aller en Alaska, où je devrais arriver fin janvier. Je vais rester quelques temps en montagne, où je vais me construire une cabane et pêcher. L'idée est de me reconnecter à la nature mais aussi me préparer physiquement et psychologiquement pour la traversée du pôle Nord. Mon objectif est d'y aller en bateau, puis descendre ensuite en direction du Groenland en passant par le pôle Nord. C'est une chose qui n'a jamais été faite auparavant et la préparation est la clé du succès. 

Je vais donc rester seul les trois prochains mois, puis je repartirai au Pakistan pour le K2 (l'un des plus hauts sommets du monde) et son versant nord. Je pense rester là-bas pendant l'été pour lancer ma traversée à partir de la mi/fin août. Le but est d'être de retour ici, à Monaco, en novembre prochain avec le "pole to pole" dans la poche.  

Qu'avez-vous retenu de votre traversée de l'Antarctique ?

J'ai peut-être été trop gourmand. Mais quand les étoiles sont alignées, il faut y aller. Les gens avaient peut-être raison de dire qu'une expédition comme ça était trop grande, trop risquée. La saison de l'été est trop courte pour traverser entièrement l'Antarctique. Et aujourd'hui, je peux dire que j'ai eu beaucoup de chance. Si tu me demandes de refaire ça, je te dis que tu es complètement taré (sic). C'est une chose qu'on peut faire une fois dans une vie, ou une fois tous les 100 ans.

Comment avez-vous réussi à tenir les délais alors que le temps jouait contre vous ?

C'était une course contre la vie. Je ne voulais pas prendre l'avion comme les autres et je voulais partir en bateau, comme les anciens faisaient pour traverser l'Antarctique. Mais les anciens explorateurs, comme Paul-Emile Victor (1907-1995, explorateur suisse), Jean-Baptiste Charcot (1867-1936, médecin et explorateur français), Robert Falcon Scott (1868-1912, officier de la Royal Navy et explorateur britannique), ou Roald Amundsen (1872-1928, explorateur norvégien), tous ces gars-là partaient pour trois ans. 

Ils partaient quand la glace cassait, ils se mettaient dans un endroit protégé pour passer l'hiver et sur la deuxième saison d'été, ils exploraient la région. Ils retournaient ensuite aux bateaux pour passer l'hiver et sur le 3e été, ils rentraient à la maison. Je voulais le faire en une seule saison. Quand tu approches l'Antarctique, il faut le faire quand la glace est cassée pour arriver le plus près possible. Mais je suis arrivé en décembre alors que les autres expéditions se font normalement début novembre. Car fin décembre, début janvier, tout ferme, que ce soient ce genre d'explorations ou les recherches sur la calotte glaciaire.

Pourquoi à cette période précisément ?

L'hiver, là-bas, il fait -90 degrés. Quand ça descend à -60/-70, il commence à faire vraiment très froid. Mais à -90, il est pour moi impossible de vivre. En y arrivant en décembre, il me fallait donc traverser et repartir avant que le gel ne commence, c'est devenu une vraie course contre la vie. A un moment donné, j'ai décidé de jouer toutes mes cartes et je suis parti pour 60 heures sans m'arrêter, accroché à un kite, avec mon corps qui était déjà un peu en hypothermie, sans manger ni boire. Car à -60 degrés, pour manger ou boire, il faut installer la tente, faire fondre la glace, préparer… 

Mais je me suis dit que c'était tout ou rien et qu'il fallait que je cours pour ma vie. J'ai fait près de 560 km à -70 degrés et tout s'est finalement joué sur cette journée, cette décision. Tout le monde parle de motivation, pour faire ça, pour sortir la tente, etc. Mais c'est une connerie (sic). Je ne suis pas motivé pour installer la tente alors qu'il fait -60, mais je suis discipliné. Dans la vie, si tu n'as pas une discipline, c'est là où elle peut devenir courte. Si tu es discipliné, tu sors la tente tous les jours, 5 minutes plus tôt, parce que si tu es en retard, tu ne vas jamais le rattraper. Tout le monde peut traverser l'Antarctique avec de la discipline.

Comment est-ce qu'on fait pour ne pas céder à la panique face au manque de temps devant soi comme lors de la traversée de l'Antarctique ?

Je pense que lorsque j'ai quitté le bateau, j'ai bien regardé les dates, et je me suis dit que ça allait. Mais quand j'ai quitté Cape Town, je savais déjà que j'étais en retard. Je savais aussi que si je changeais mon horloge biologique, je pouvais gagner du temps. Sur 24 heures, je mange 5 heures, je dors autant et je marche 14 heures. Mais au début de l'expédition, j'ai changé mon horloge biologique pour me mettre sur des journées de 30 heures, donc je marchais 20 heures (plus les 10 allouées au sommeil et à l'alimentation). 

Ça me faisait gagner 6 heures par jour. Donc tous les 4 jours, j'en gagnais un. C'est une façon de gagner du temps. On râle parce qu'on travaille trop en France, mais ce n'est pas en travaillant moins qu'on fait plus. C'est en travaillant plus qu'on fait plus. Mais pour moi, dans ma vie, c'est concret. A la fin, les 30 heures n'étaient pas suffisamment longues pour distancer l'hiver qui approchait. Et c'est là où je me suis dit, "je ne pose plus ma tente pendant 60 heures". Et ça parce qu'on n'a pas envie de mourir. Mais il n'y a pas de panique, c'est une décision prise très sagement. 

Parce que tu sais, mourir, c'est facile aussi. C'est confortable. Quand tu es au bout de ta vie, c'est plus simple de mourir que de rester vivant. C'est pour ça que quand on lit des bouquins de Scott et qu'on voit que tout le monde meurt, c'est juste parce que c'est plus facile de mourir quand on est là (lors de l'ultime expédition de Robert Falcon Scott, Terra Nova, l'explorateur et cinq de ses hommes sont morts de fatigue, de froid ou de faim lors du retour vers le bateau).

Psychologiquement, comment est-ce qu'on tient dans ces moments-là ?

Dans la vie, je pense qu'on a souvent trop d'options. Quand tu prends une équipe de foot par exemple, gagner ou perdre, tout le monde veut gagner, mais si on perd, on accepte ça. Souvent, dans notre business, on a deux ou trois options. Si le plan A ne marche pas, il y a le plan B ou le plan C. Moi, j'enlève toutes les options de ma vie et ça devient vraiment marche ou crève. Si tu as peur de perdre, tu ne vas jamais gagner. Mais en réalité, ce n'est qu'un bouton à tourner, afin d'arriver à voir cette envie de gagner dominer la peur de perdre. Quand il n'a pas plus d'autre option, c'est là où l'homme élargit ses capacités.

Avez-vous besoin d'affronter ces difficultés, de faire face à la mort pour vous sentir vivant ?

C'est nécessaire pour avancer dans la vie, car il faut la vivre. Et pour moi, depuis 30 ans, en faisant des choses que je fais tous les jours, ça fait partie de ma vie. On ne peut pas seulement vivre dans un espace confortable où tout est contrôlé. Pour moi, la vraie vie est au-delà de cette zone. Et flirter avec la vie, c'est aussi repousser ses limites, grandir. Je ne fais pas ce que je fais pour mourir, je le fais parce que ça me donne ce sentiment et la sensation d'être vivant. Quand on est près de la mort, on a le sentiment d'être vivant, mais je ne pense pas tout le temps que je vais mourir. 

Je pense que quand on va trop loin dans l'inconnu, qu'on n'est pas bien préparé, c'est là où normalement on ne part pas. Quand je prépare mes expéditions, c'est là où j'essaie de contrôler cette inconnue. Quand j'arrive à 8 400 m, et que le sommet est à 8 600 m et que je sens que je ne peux pas faire les derniers 200 m, c'est là où il faut prendre la décision de faire demi-tour. La vie peut devenir plus longue si tu flirtes avec la mort en prenant les bonnes décisions au bon moment. Mais un jour, c'est sûr que je ne prendrai pas la bonne.

Quand vous rentrez à la maison, vous ne tenez plus en place et vous ne pensez qu'à repartir ?

Je pense que pour moi la maison c'est la Terre. Je visite la maison, je n'y rentre pas. En 5 ans, je ne suis resté chez moi que 32 jours, donc ce n'est pas ma maison, c'est juste un endroit que je visite (sourire). Avec mes filles, ce sont elles qui viennent me voir sur le terrain. Ce qui veut dire qu'on a ce sentiment d'être à la maison quand on est entouré par les gens qu'on aime et qu'ils acceptent qui on est. 

Cet environnement que j'ai créé autour de ma vie d'explorateur, c'est d'être n'importe où, pôle Sud ou pôle Nord, au sommet d'une montagne ou au fin fond de l'Amazonie, de trouver du plaisir et d'être heureux à travers des choses que je fais, des choix. Quand tu prends la terre comme maison, de partout où tu vas, tu te sens bien. Il faut comprendre que je suis souvent dans la merde, il n'y a que la profondeur qui varie un peu.

*Interview réalisée le 5 décembre 2018.

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Joindre les deux pôles

Mike Horn est un aventurier de l'extrême qui repousse sans cesse les limites de l'humain, et surtout les siennes. C'est ainsi qu'il s'est lancé dans un projet fou intitulé "pole to pole". Une expédition maritime, terrestre et polaire qui vise à traverser le monde en passant par les deux pôles suivant la direction Sud-Nord. Il lui reste encore à traverser le Pôle Nord pour la terminer. Des dommages à son bateau et les conditions météo lui ont fait prendre une année de retard sur ce qui était prévu. Arrivée attendue au YCM en novembre 2019.