Lamine Diack : "Il faut que l'athlétisme revienne à l'école"

Président de la Fédération internationale d'athlétisme depuis 1999, le Sénégalais Lamine Diack, âgé de 80 ans, passera la main en 2015. D'ici là, il entend mener à termes plusieurs chantiers. Le dirigeant a puisé dans sa mémoire et a évoqué les moments d'athlé qui ont marqué son esprit.

Costume africain élégant, port altier, Lamine Diack ne passe pas inaperçu. Quand il arrive dans l'antique tribune du stade Charles-Ehrmann, tous les regards se tournent vers lui. 

De nombreux spectateurs se détournent des épreuves organisées ce jour-là pour le compte des Jeux de la Francophonie et viennent saluer le vieil homme à l'esprit toujours vif. 

Une dizaine de photos-souvenir plus tard, il est prêt à répondre à nos questions. Ses responsabilités, ses défis, le dopage, les grandes stars de la discipline : nous étions partis pour un grand tour de piste.

Votre rôle de président de la Fédération internationale, c'est…

C'est un travail de tous les jours, entre les compétitions, les dossiers, les déplacements… Il y a beaucoup d'événements, pour toutes les catégories d'âges et sur tous les continents. Là, j'arrive de la session du Comité olympique international, qui avait lieu à Buenos Aires, en Argentine. 

Lorsque vous êtes arrivé à la tête de cette institution, aviez-vous une idée de l'ampleur de la tâche ?

J'ai été élu vice-président de l'IAAF en 1976. Avant de devenir président, j'ai occupé ce rôle pendant 23 ans. J'avais déjà fait le tour de la question, mais il reste toujours beaucoup de choses à faire. Il faut remettre le métier sur l'ouvrage.

Quels regard portez-vous sur les Jeux de la francophonie ?

Ces pays ont la langue française en commun, ils ont décidé de partager quelque chose de plus avec cette manifestation. Le problème, c'est que depuis qu'elle existe, elle ne prend pas la dimension qu'elle pourrait avoir. Même si elle a plus de succès quand elle se passe dans les pays en développement. A Madagascar ou au Niger, c'est un réel événement. Ici, les gens ne savaient même pas que les Jeux de la francophonie avaient lieu. A Paris, en 1993, les stades étaient vides.

"Usain Bolt est une bête de communication"

Quel bilan avez-vous tiré des derniers championnats du monde à Moscou ?

Je les ai trouvés bon, on a réussi à bien remplir le stade, bien que la Russie ne soit pas la Grande-Bretagne. Les premiers jours, c'était difficile. Mais avec la victoire d'Isinbayeva à la perche, les choses se sont améliorées.

Yelena Isinbayeva fait partie des têtes d'affiche de l'athlétisme, comme Usain Bolt. Ils paraissent même plus grands que leur sport parfois…

Quelle que soit la discipline, il faut de fortes personnalités, de grands champions. Plus on en a, mieux c'est. Un athlète comme Bolt est essentiel pour la promotion de notre sport. Avant lui, il y a eu d'autres grands champions comme Carl Lewis. Mais Bolt est une bête de communication, il est prêt à tous les efforts pour porter le drapeau de sa discipline.

Le siège de l'IAAF est situé à Monaco, à quelques centaines de mètres du stade Louis-II. Un mot sur le meeting Herculis ?

J'ai assisté à Herculis cette année, le meeting a été de qualité. C'est l'un des meilleurs meetings du monde. Les athlètes aiment y venir. Je ne suis pas toujours sur place, mais nos bureaux sont installés là-bas, c'est vrai. Quand je ne suis pas entre deux avions, c'est là que je travaille.

Avant de passer la main, y a-t-il un projet que vous aimeriez faire avancer ?

Le plus important pour moi, c'est que l'athlétisme revienne à l'école. Il faut que l'on revienne à ce que l'on faisait avant, laisser la possibilité à chaque jeune de s'essayer aux disciplines de l'athlé. On le pratique beaucoup moins qu'avant. Moi, par exemple, j'ai fait du football, j'ai été international de volley-ball aussi. Mais j'ai fait de l'athlétisme parce que c'était la base. 

Dans un autre registre, le dopage est-il au centre de vos priorités ?

La bataille est continue, on ne pourra jamais éradiquer tous les tricheurs. Mais je pense que nous sommes dans la bonne direction. Dans l'athlétisme, nous avons toujours essayé d'infliger de véritables sanctions aux coupables. Nous n'avons aucune leçon à recevoir, nous étions parmi les premiers à faire des contrôles. On balaye devant notre porte. A partir du moment où le doute s'insinue, le sport est mort. Nous continuons le travail, on a à peu près tous les profils sanguins de ceux qui sont dans le groupe fanion.

"Gagner une compétition, c'est bien. Mais ce n'est pas une fin en soi"

Quels sont vos plus grands souvenirs d'athlétisme ?

J'en ai tellement vu… Ma spécialité, c'était la longueur. Je me rappelle du concours des championnats du monde à Tokyo en 1991. Mike Powell avait battu un record que l'on pensait intouchable, au niveau de la mer (l'Américain avait bondi à 8,95 m, ndlr). Il avait fait une série incroyable pour battre Carl Lewis, qui avait réalisé 8,91 m avec un peu de vent. Son plus mauvais saut devait être à 8,50 m (8,29 m en réalité). C'était un moment extraordinaire. Je pense qu'on n'atteindra plus jamais le même niveau à la longueur.
Aux Jeux de Mexico, le 200 m avec Tommy Smith et John Carlos a été un moment extraordinaire. A Rome, j'ai eu l'occasion de voir courir Herb Elliott. Mais pour nous, Africains, le moment le plus marquant, c'est de voir Abebe Bikila remporter le marathon pieds nus, en pleine nuit.

Vous évoquiez les deux athlètes qui ont levé le poing sur le podium aux JO de 1968 pour le respect des droits civils des afro-américains. Est-ce que le sport doit aussi servir à faire avancer la société ?

C'est indispensable. Je pense qu'on a un rôle à jouer. Gagner une compétition, c'est bien mais ce n'est pas une fin en soi. Quand on est l'idole de toute une génération, on a une responsabilité, il faut savoir l'assumer. Faire ce qu'ont fait les Américains à Mexico, c'est fort. Quand Hitler dit que la race aryenne est supérieure et que Jessie Owens gagne quatre médailles d'or à Berlin, en 1936, c'est déterminant pour l'Histoire. Même s'il est retourné s'asseoir au fond du bus avec les noirs en rentrant aux Etats-Unis…

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