Dossier

Jacques Boissy : "Gérard, mio palmo "

Gérard Aubert a bien connu Jacques Boissy. Plongeur de Monaco, ce dernier a eu une vie courte mais bien remplie. A l'occasion de la sortie du livre d'Aubert racontant la vie de Boissy, nous avons rencontré l'auteur afin de revenir sur celui qui a été une figure du (s)port de Monaco dans les années 50.

A une époque où le port de Monaco n'a rien à voir avec ce qu'il est aujourd'hui, il y avait un plongeur qui sillonnait les fonds marins à la recherche d'un trésor. Ami de tous, Jacques Boissy a eu le temps de marquer une époque, un quartier, un pays, avant de trouver la mort à l'âge de 36 ans dans l'implosion d'un sous-marin autonome qu'il testait au large du musée océanographique. 

Comment avez-vous connu Jacques Boissy ? 

Je l'ai rencontré grâce à mon père, à l'âge de 8 ans. Mon papa partait faire les ouvertures de casinos et la première fois qu'il est parti, c'était à Marrakech (Maroc). J'étais à l'école Stanislas à Nice en internat et les week-ends je rentrais chez ma grand-mère à Monaco. Jacques Boissy étant l'ami d'enfance de mon père, ils étaient pratiquement comme des frères. Mon père lui avait demandé de s'occuper de moi. L'hiver on montait au ski avec sa vieille 4 cv et l'été j'étais tout le temps à bord de son bateau, qui était situé à la darse nord à côté du bar le Calypso que mon père avait créé. 

 Dans votre livre, vous parlez de lui comme un tuteur, un père spirituel, c'est ce qu'il a été pour vous ?

Jacques était un fin pédagogue car sans le savoir il m'a inculqué beaucoup de choses dans la vie : la droiture, l'honnêteté, l'ouverture d'esprit et de coeur. Il a vraiment été un tuteur et c'était un père spirituel car il m'a appris beaucoup de choses, il m'a donné beaucoup d'initiatives à prendre. Ensuite à part la confiance, Jacques était généreux avec tout le monde. Il m'a appris la plongée, le ski qui à l'époque n'était pas démocratisé du tout. On montait avec sa 4cv à Auron, on s'arrêtait quatre fois sur la route pour mettre de l'eau parce qu'elle fumait, il était habillé en noir comme un curé, c'était très drôle. Jacques m'a appris ce que mon père n'a pas pu faire parce qu'il était absent pour son travail. 

Justement, vous avez dû vivre beaucoup d'aventures avec lui, comme votre père n'est-ce pas ? 

J'en ai une qui est drôle. Je n'y ai pas participé, mais je l'ai tellement entendue. Ils sont allés en Corse pour faire sauter une épave dans le Golfe de Santa Manza près de Porto-Vecchio. A l'époque, il y avait beaucoup de bateaux qui avaient coulé en Corse et il y avait du matériel militaire qui traînait dans le maquis et sur les plages. Donc ils ont eu une indication pour trouver une épave, pas très profonde d'ailleurs. Leur but était de récupérer le cuivre pour le revendre. Ils n'avaient rien et se sont préparés avec un matériel assez succin et limité, bricolé par leurs soins. Car Jacques était un bricoleur, il avait des idées, il les mettait en pratique avec peu de moyens. Ils n'avaient que leur courage, leur envie et leur détermination. Après plusieurs essais et détonations qui ne donnaient rien, Jacques a dit à mon père, "Dédé, mets une charge plus importante." Mon père a mis un truc énorme et Jacques est descendu placer cette charge où il fallait. 

Ont-ils finalement réussi ? 

Ils se sont mis sur le bateau tous les deux avant la mise à feu et à ce moment-là, un petit caprice de la météo a fait que le courant et le vent ont changé et leur bateau s'est retrouvé à l'aplomb de l'épave. Au moment de la mise à feu, ils étaient au-dessus. Lors de l'explosion, tout est parti ! Eux, le bateau, le compresseur. D'autant que le bateau leur avait été prêté par des insulaires corses. Ils sont rentrés à la nage et avaient tout perdu. Mais ils se sont réconfortés le soir avec la musique et la myrte. 

Vous évoquez également la pêche d'un requin dans le port dans votre ouvrage ? 

Ils avaient 15-16 ans. Le requin s'était un peu perdu et à l'époque il n'y avait pas autant de bateaux, l'eau était claire. Les pêcheurs présents ont essayé de l'avoir, avec leurs tridents et leurs fourches, mais ils n'y arrivaient pas parce que le requin était à 1 ou 2 mètres sous l'eau. Et il mesurait environ 3 mètres. Jacques et mon père se sont regardés, ils ont compris et ils sont vite partis en courant chercher l'arbalète à la maison et sont revenus. Et mon père était très téméraire, très gonflé, et il dit à Jacques, "je me mets à l'eau et je le tire." Il l'a eu en un seul coup. Ils se sont fait un peu insulter par les pêcheurs, car ils leur ont enlevé leur boulot, et finalement ça s'est terminé en bonne amitié, ils leur ont prêté un charreton pour pouvoir porter le requin au marché. 

Comment lui est venue cette passion pour la plongée ? 

Il y avait un plongeur à Monaco, Laurent Giordano. Suite à une première sortie en mer avec lui, il a découvert une panthère de bronze qui était dans les fonds et tout de suite Jacques, ses yeux se sont illuminés. Il était jeune, il avait 16 ans à peu près, il était fasciné par ce qui se passait sous la mer. Dans son esprit de jeune homme, il pensait toujours découvrir le coffre-fort des pirates. Son but est devenu une passion sous la mer et il s'est mis à plonger. Au début il commençait à faire le scaphandre lourd dans le port et c'était contraignant, c'était limité dans les mouvements. Il lui fallait quelqu'un et au début je tournais la roue comme dans "Le Grand Bleu" mais ça se limitait à quelques plongées car c'était précis et dangereux. 

Est-ce que l'on peut le considérer comme un pionnier de l'exploration sous-marine ? 

Oui à l'époque c'était un pionnier parce que les gens ne plongeaient pas encore. Il y avait Jacques-Yves Cousteau et Emile Gagnan qui commençaient à travailler. Mais Jacques avait inventé son scooter sous-marin, et Cousteau l'a utilisé dans "Le Monde du Silence". Il avait un scooter pour être tracté sous l'eau, pour éviter de se fatiguer et il l'avait en tête et donc il l'a fabriqué. Son but ultime, c'était de découvrir les trésors des flibustiers. Il avait une vision du monde de gamin, toujours étonné, toujours surpris. Je suis très observateur, je me nourris un petit peu des détails des choses, c'est pour ça que dans le livre j'ai réussi à recoller les morceaux et lui c'était pareil. Quand il y avait des nouveautés, quand la Calypso (le bateau de J-Y Cousteau) venait à Monaco, il montait à bord, il regardait. Je voyais qu'il essayait de récupérer des idées. 

 Dans ses premières inventions, vous parlez du cigare des mers, qui est son premier sous-marin ? 

Absolument. C'était un caisson de décompression qu'il avait récupéré et qu'il a commencé à modifier. Il l'a appelé cigare parce que ça ressemblait vraiment à un cigare. Il a mis une écoutille devant avec deux ou trois hublots, un système de palonnier pour faire comme un requin, des ailerons sur le côté et avec ça il se faisait tracter par son bateau. Il était au sec, et comme il était très minutieux, très précieux dans ses idées, il mettait toujours une petite bouteille d'oxygène ou un masque en plus. Il avait fait un système pour que la porte s'ouvre de manière à sortir facilement. Il s'en est servi pour être tracté sur le fond, pour chercher des épaves, et après ils l'ont appelé la cafetière parce qu'il a rajouté une tourelle où il était assis au lieu d'être couché. Il avait une vision circulaire plus importante et avait plus de place. 

Qu'a découvert Jacques Boissy ? 

Il a découvert beaucoup d'amphores. A l'époque de l'antiquité romaine, beaucoup de bateaux longeaient les côtes, mais s'échouaient parfois à cause du vent, ce qui fait que leur cargaison coulait. Certains, qui transportaient notamment du vin, du blé, se sont échoués au large de Monaco, en face de ce qui est aujourd'hui le Larvotto. Pour économiser un peu la plongée, Jacques faisait dérouler 15 mètres de chaîne et s'asseyait sur l'ancre, pour se faire traîner par le bateau. Un jour où j'y étais, il a découvert des morceaux d'amphores et en plongeant, il en a trouvé plusieurs qui étaient intactes. Il en a offert une au Prince Rainier. Il a découvert beaucoup de choses comme des ancres romaines aussi, de la vaisselle d'époque, mais il ne tirait aucun profit de rien. 

 Quelle était la relation de Jacques Boissy avec la famille princière ? 

Le Prince Rainier a eu envie de plonger, et il n'y avait pas mieux que Jacques Boissy, c'est comme ça que tout a commencé. Ils allaient ensuite faire des plongées devant le tir au pigeon et comme le Prince Rainier a pris plaisir à plonger avec lui, il l'emmenait souvent en croisière avec lui sur le Deo Juvante. Un jour, Jacques est venu me voir pour me dire qu'il partait en croisière avec le Prince et la Princesse. Il avait été acheté quelques vêtements pour la durée du voyage, notamment une paire de mocassins noirs. Il était sur la cale de halage et il attendait avec son sac pour embarquer. Je le vois alors prendre ses chaussures, les mettre à l'envers et les frotter au sol. Je lui ai demandé ce qu'il faisait. Il m'a alors répondu, "je ne veux pas qu'on voit qu'elles sont neuves" (rires). Le Prince Rainier l'appréciait, il a été décoré plusieurs fois par le souverain (ordre de St-Charles notamment). 

 Et avec Cousteau ? 

Cousteau était particulier, un peu hautain, un peu scientifique. Il considérait Jacques par dessus son épaule. Après il s'est rendu compte qu'il avait de très bonnes idées, que c'était quelqu'un qu'il fallait découvrir. Il a connu Cousteau, toute l'équipe de la Calypso, Bébert Falco qui était un personnage unique. 

 A-t-il trouvé ce trésor tant recherché ? 

Non, on ne le trouve jamais. Mais le trésor, c'est surtout les rencontres qu'il a pu faire. Sa richesse était là. Des rencontres avec le Prince Rainier, avec Cousteau et puis aussi ses découvertes. Il avait une certaine aura dans le milieu sous-marin. Sa richesse était au fond du coeur. L'important, c'est qu'il a pu transmettre cela. 

Une chose qui vous a marquée en particulier ? 

Je faisais mon service militaire en Allemagne, dans les blindés et je ne venais pas souvent en permission. Il y avait 23 heures de train, c'était beaucoup trop long. Et un jour, je me vois arriver Jacques. Il était venu en voiture et m'a demandé au planton de la caserne. Je me suis mis à pleurer en le voyant. Je lui demandé ce qu'il faisait là et il m'a répondu qu'il "venait voir comment ça se passe". J'ai eu une permission pour la journée. Quelques mois plus tard, il est mort. Quand il est décédé, j'étais à l'armée, mais ils ne m'ont pas laissé venir. 

Quelle est aujourd'hui la première idée qui vous vient quand vous pensez à lui ? 

Sa bonté et sa générosité. Il a vraiment été un exemple pour moi.

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Jacques Boissy, sa vie, son oeuvre

Gérard Aubert a pu suivre les aventures de Jacques Boissy au plus près. Entre ses souvenirs et ceux des proches qu'il a recueillis, il livre ici un ouvrage complet sur la vie courte mais remplie du plongeur Jacques Boissy. De ses débuts dans la grande bleue jusqu'à l'épisode tragique de son décès, en passant par ses décorations par le Prince Rainier-III ou la récente inauguration d'un espace portant son nom à Monaco, chaque lecteur pourra se rendre compte de l'homme qu'était Jacques Boissy ligne après ligne, page après page - 39 euros.